Karla Tijero, Responsable du programme Arts, Culture et Société de PLACE, réflexions sur le passage à l'âge adulte entre Suède et PérouCe parcours a transformé les questions d'identité, d'appartenance et de structures, passant de théories abstraites à un engagement de toute une vie. De ses débuts dans des projets communautaires à la direction actuelle de l'Artivism Alliance, Les expériences de Karla ont profondément influencé sa compréhension de ce que signifie créer un espace permettant aux autres de prendre les rênes.

Cet article explore comment structure et bienveillance peuvent coexister dans la gestion de programmes. Karla remet en question l'idée que La réalisation de projets ne se résume pas au respect des normes et des budgets ; elle met plutôt en lumière l'importance des systèmes centrés sur l'humain, de la confiance et de la construction d'un mouvement collectif. Ce sont les véritables piliers d'un impact durable. Pour Karla, l'expérience vécue n'est pas simplement un élément à représenter : c'est une source essentielle de connaissances, de leadership et d'innovation.

Voix de la transformation, Karla Tijero

Ayant grandi en Suède de parents péruviens, les questions d'identité et d'appartenance n'ont jamais été abstraites pour moi. Dès mon plus jeune âge, j'ai constaté comment le parcours de chacun au sein d'une même société peut varier selon la façon dont on est perçu. Plus tard, en étudiant les migrations, les discriminations et les droits humains, j'ai enfin trouvé le vocabulaire et les outils d'analyse nécessaires pour comprendre les expériences et les interrogations qui avaient longtemps façonné ma vision du monde et ma compréhension de moi-même. Ces expériences ont fondé mon engagement à comprendre et à remettre en question les structures qui déterminent qui a la parole, qui appartient à la société et qui a la possibilité de s'y impliquer pleinement.

Je dirais que c'est devenu un engagement qui a guidé chacune de mes étapes professionnelles. Que ce soit en travaillant sur des initiatives antiracistes en Suède ou en gérant des programmes internationaux aujourd'hui, j'ai toujours été motivée par la même conviction : Un changement social durable se produit lorsque les gens peuvent raconter leur propre histoire et mener le changement au sein de leur propre vie et de leur communauté, selon leurs propres conditions. Parallèlement, je crois qu'une participation significative est possible si l'on remet en question les structures qui continuent d'ériger des obstacles pour les communautés avec lesquelles nous travaillons. Pour moi, ces deux objectifs sont indissociables.

Mes premières expériences de travail au sein de projets communautaires m'ont permis de concrétiser davantage ces idées. Un changement significatif ne se limite pas à l'identification des problèmes ; il s'agit aussi de créer des opportunités pour que les gens puissent agir, gagner en confiance et contribuer eux-mêmes à l'élaboration des solutions. Cette perspective a profondément influencé ma conception du leadership. Auparavant, je percevais la gestion de projet principalement comme un moyen d'organiser des activités et d'atteindre des objectifs. Avec le temps, j'ai cependant réalisé que la conception d'un projet peut soit renforcer les rapports de force existants, soit créer un espace propice à la participation, à la confiance et à l'appropriation collective. Accompagner les participants dans le développement de leurs initiatives et de leur leadership m'a montré que diriger consiste souvent moins à donner des ordres qu'à créer les conditions permettant à autrui de prendre les rênes.

Cette conviction continue d'influencer mon travail aujourd'hui en tant que responsable de programme chez PLACE Network, où je coordonne et dirige le programme Artivism Alliance et d'autres initiatives dédiées aux arts socialement engagés.

L'Alliance Artivisme rassemble des artistes et des acteurs culturels ayant vécu l'expérience de la migration et du déplacement forcé en Europe et en Afrique. Ces dernières années, j'ai eu l'opportunité de piloter l'évolution du programme, passant d'une initiative de développement du leadership axée sur les participants individuels à une plateforme de construction de mouvements collectifs. 

À première vue, mon rôle consiste principalement à coordonner les actions : gérer les partenariats, les budgets, les rapports, la participation des intervenants et le déroulement des programmes. Pourtant, l’un des enseignements les plus importants que j’ai tirés est que la coordination est en elle-même une forme de leadership. Réunir des participants, des animateurs, des experts et des partenaires de différents pays exige bien plus qu’une simple organisation. Il s’agit de clarifier la complexité, d’instaurer la confiance entre des personnes qui ne se sont peut-être jamais rencontrées et de veiller à ce que chacun se sente en mesure de contribuer de manière significative à un processus commun.

L'un des moments les plus marquants de ce parcours a été notre première résidence à l'Artivism Alliance. Cela m'a rappelé que l'attention portée aux autres est indissociable de l'impact. Créer un environnement où les participants se sentaient reconnus, soutenus et libres de prendre des risques créatifs a permis à la confiance de se développer d'une manière que les structures de programmes formelles, à elles seules, n'auraient jamais pu instaurer. Avec le temps, je suis convaincue que cette confiance engendrera des collaborations, et que ces collaborations se transformeront en action collective. Observer ce potentiel au sein d'un groupe exceptionnel de personnes et d'artistes engagés socialement a renforcé ma conviction que la construction d'une communauté n'est pas un simple effet secondaire du travail, mais bien l'un de ses aboutissements et piliers les plus importants. 

Travailler avec l'Artivism Alliance a profondément enrichi ma compréhension des mécanismes du changement social. Ma formation universitaire m'a initiée au plaidoyer par le biais des cadres juridiques, des réformes politiques et des transformations institutionnelles. Si je continue d'accorder une grande importance à ces approches, collaborer avec des artistes ayant vécu l'expérience de la migration et du déplacement forcé m'a révélé le potentiel transformateur de l'art engagé.

La plus grande leçon que j'ai apprise est peut-être que l'expérience vécue n'est pas simplement un objet à représenter. Elle est une source de savoir, de leadership et d'innovation. Les artistes avec lesquels je travaille ne se contentent pas de partager leurs histoires ; ils les utilisent pour remettre en question les récits dominants, influencer les communautés et imaginer de nouvelles perspectives de changement social. Leur travail m'a rappelé que transformer les systèmes ne se limite pas à modifier les politiques ; il s'agit aussi de changer la façon dont les voix sont reconnues comme expertes, créatrices et leaders.

Une autre réflexion importante qui ressort de mon travail est que structure et attention peuvent coexister.

La gestion de programmes est souvent associée à la conformité, aux cadres de suivi, aux budgets et aux rapports. Pourtant, je suis convaincu que ces systèmes sont plus efficaces lorsqu'ils sont conçus en tenant compte des besoins des participants. Assurer un suivi auprès de ces derniers, adapter le soutien aux besoins émergents, créer des espaces de dialogue et bâtir des relations de confiance sont tout aussi importants que le respect des échéances et la production des résultats. Les systèmes centrés sur l'humain ne diminuent pas la responsabilisation ; ils la renforcent.

Pour l'avenir, j'espère poursuivre le développement de programmes et de partenariats qui allient des bases organisationnelles solides à une participation et une collaboration significatives. Je souhaite contribuer à des écosystèmes créatifs où les artistes, les activistes et les communautés sont non seulement soutenus dans la réalisation de leurs projets, mais aussi reconnus et respectés comme des acteurs clés qui façonnent les récits, influencent les débats et imaginent ensemble des avenirs alternatifs.

Mon travail est guidé par la conviction que chacun devrait avoir la possibilité de définir sa propre histoire et de contribuer au changement selon ses propres termes, et mon rôle est de contribuer à créer les conditions qui rendent cela possible.

 

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