Voix de la transformation :

Selma Rassoul, responsable des programmes et du plaidoyer chez PLACE

Dans cette réflexion personnelle, Selma Rassoul, Responsable des programmes et du plaidoyer chez PLACE, partage son expérience vécue à travers les cultures et son travail dans le domaine de la participation L'élaboration des politiques a façonné son approche de la gouvernance et inclusionNaviguant entre identités et systèmes, son parcours explore la représentation, l'appartenance et le pouvoir de l'expérience vécue en tant qu'expertise, redéfinissant qui a le droit d'influencer les politiques et ce que signifie véritablement avoir sa place dans la discussion.

Voix de la transformation, Selma Rassoul

Ayant grandi en France, de parents syriens et américains, j'ai très tôt compris ce que signifie vivre entre deux mondes. J'ai toujours perçu mon identité comme riche, complexe et en constante évolution, mais durant mon enfance, j'ai rarement vu cette complexité reflétée dans les instances décisionnelles. Plus tard encore, lorsque j'ai commencé à fréquenter les institutions qui façonnent les politiques publiques, j'ai constaté un fait frappant : les personnes les plus concernées par ces politiques étaient souvent les moins présentes.

Cela est devenu encore plus concret en 2012, lorsque des membres de ma famille ont fui la guerre en Syrie et sont arrivés en France. Les voir se débattre avec des systèmes complexes qui n'avaient pas été conçus pour eux a transformé ma conception de la justice. Des politiques existaient, des structures de soutien existaient, mais elles manquaient trop souvent de la réalité vécue. Ce décalage m'a marquée. Il m'a amenée à m'interroger non seulement sur les objectifs des politiques, Mais qui a le pouvoir de les façonner en premier lieu ?

Aujourd'hui, en tant que responsable des programmes et du plaidoyer chez PLACE, je m'efforce de combler ce fossé. PLACE repose sur une idée simple mais puissante : les personnes issues de l'immigration ne sont pas seulement des bénéficiaires des politiques publiques, elles sont aussi des leaders, des innovatrices et des décideuses. Dans le cadre de mes fonctions, je conçois des programmes qui permettent à ces voix de participer activement et concrètement à l'élaboration des politiques, non pas symboliquement, mais de manière significative.

Ce travail est en parfaite adéquation avec mes convictions. Je tiens à une gouvernance ancrée dans la réalité, et non dans la théorie. Je tiens à des politiques élaborées avec les citoyens, et non pour eux. Enfin, je tiens à créer des espaces où l'expérience vécue est reconnue comme une forme d'expertise.

Grâce à PLACE, j'ai pu concevoir et expérimenter concrètement ce que cela peut donner. J'ai collaboré avec des villes pour créer des processus participatifs où les migrants siègent aux côtés des élus, non pas en tant qu'invités, mais en tant que véritables acteurs. J'ai constaté comment la confiance se construit, comment les perspectives évoluent et comment de meilleures décisions émergent lorsque davantage de voix sont entendues.

Au fil du temps, quelques réflexions m'ont marquée.

Tout d'abord, je perçois la politique comme un outil de transformation, mais seulement lorsqu'elle est véritablement accessible. Trop souvent, elle paraît distante, technique ou fermée. Or, lorsque les citoyens ont la possibilité de s'engager et d'influencer, elle se transforme radicalement : elle devient un espace d'action. J'ai vu des personnes qui se sentaient autrefois exclues accéder à des postes à responsabilité et façonner des politiques qui touchent directement leurs communautés. Ce passage du statut de personne dont on parle à celui de personne qui prend la parole est profondément puissant.

Deuxièmement, la représentation ne se limite pas à la simple présence ; elle englobe le sentiment d'appartenance. Je repense souvent à un moment, lors d'un de nos programmes, où un participant a murmuré : « Je ne savais même pas que nous avions le droit d'entrer dans la pièce. » Cette phrase m'est restée longtemps en tête. Elle reflète quelque chose de plus profond que l'exclusion, le sentiment que certains espaces ne sont tout simplement pas les bienvenus. C'est pour vous. Pour moi, la transformation consiste à franchir cette frontière, tant au sein des institutions qu'au niveau individuel.

Troisièmement, j'en suis venue à considérer l'expérience vécue comme une forme de leadership. On associe souvent le leadership à des titres ou à une autorité formelle. Or, dans mon travail, je le perçois chez les personnes qui évoluent dans des systèmes complexes, qui tissent des liens entre les communautés et qui apportent des perspectives souvent négligées par les institutions. Lorsque ces expériences sont prises en compte, elles ne se contentent pas d'enrichir le débat ; elles le transforment.

Aujourd'hui, la transformation est à la fois concrète et profondément humaine. Il s'agit de repenser les processus pour que la participation ne soit pas une option, mais un point de départ. Il s'agit de pérenniser l'inclusion. Et il s'agit de créer des espaces où chacun se sente non seulement invité, mais aussi légitime.

Pour l'avenir, je souhaite contribuer à une élaboration des politiques plus ouverte, plus représentative et plus ancrée dans les réalités vécues. Une élaboration où les personnes issues de l'immigration et les autres communautés sous-représentées ne sont plus reléguées à la marge, mais participent activement à la définition des priorités.

Car la transformation n'est pas quelque chose que nous livrons. C'est quelque chose que nous construisons ensemble.

Et cela commence par poser une question simple : Qui est dans la pièce, et qui est encore porté disparu ?

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